Les vacances des lutines chroniqueuses - Partie 3
Par Anthea le lundi 1 décembre 2025, 17:42 - Gryff'Time n°131 - Lien permanent

Personne ne parla tout de suite.
Le constat s’imposa de lui-même, presque trop simple pour être confortable. Les traces n’allaient nulle part ailleurs. Elles n’avaient jamais vraiment quitté le secteur. Elles avaient tourné, hésité, puis corrigé leur trajectoire, comme si celui qui les avait laissées avait changé d’avis en cours de route.
Jane referma lentement son carnet. « Donc ce n’est pas une fuite. »
« Ni un enlèvement. » ajouta Anthéa. « Quelqu’un a déplacé le traîneau pour le cacher… puis est revenu. »
Mily inspira profondément, son regard scrutant les empreintes qui menaient droit vers le hangar des rennes. « Alors tout s’est passé ici… sous notre nez. On a cherché loin, mais la réponse était dans le coin depuis le début. »
Blondie fit un pas en avant, la bouche légèrement entrouverte. « Mais… pourquoi quelqu’un voudrait cacher le traîneau ici ? Et surtout… pourquoi ne pas le laisser partir ? »
Aglaea, toujours méthodique, analysait chaque détail de la neige tassée. « Si on suit la logique des empreintes… la personne a voulu protéger le traîneau. Pas le voler. Pas le détruire. Juste… le mettre à l’abri. »
Jane fronça les sourcils. « Le protéger… de quoi ? »
Anthéa haussa les épaules. « Ou de qui. »
Elles reprirent leur avancée en silence, longeant l’arrière du hangar. Ici, la neige était plus sombre, tassée par des allers-retours répétés. Mily s’arrêta net et s’accroupit, attentive. Les empreintes larges réapparaissaient, plus nettes maintenant, imprimées profondément, comme si le poids avait été reporté brusquement à plusieurs reprises.
« Regardez la démarche, » dit-elle en suivant la trace du doigt. « Ce n’est pas régulier. Le pas est plus lourd sur l’arrière droit comme si la créature boitait, ou portait quelque chose qui tirait de ce côté-là.
Jane fronça les sourcils. « Attendez. » Les autres se tournèrent vers elle. Elle rouvrit son carnet et relut ses notes à voix basse.
« Les traces partent du hangar… reviennent au hangar… Et le traîneau n’a pas été emporté très loin. On a juste fait croire qu'il l'était. »
Un détail la frappa.
« Vous trouvez pas ça bizarre… qu’ils soient aussi calmes ? »
Comme pour répondre, un des rennes tourna la tête vers elles. Lentement. Trop lentement. Son regard sombre brilla brièvement, presque… calculateur. Mily sentit un frisson lui remonter le dos.
« Les traces lourdes… »
Elle se retourna vers la neige tassée.
« Elles ne ressemblent pas à des bottes. Ni à des pattes de lutin. »
Jane leva les yeux, très lentement.
« Elles ressemblent à… des sabots. »
Le mot resta suspendu dans l’air.
Un renne souffla brusquement, frappant le sol. Puis un second. Puis un troisième.
Comme un signal silencieux.
Blondie recula d’un pas. « …Oh. »
Anthéa serra les dents. « Ils n’ont pas été paniqués tout à l’heure… »
Aglaea termina : « Ils jouaient la panique. »
Un bruit sourd retentit derrière une pile de bottes de foin. Quelque chose bougea. Puis la bâche glissa légèrement toute seule.
Le traîneau était là. Caché. Presque intact. Juste recouvert à la hâte.
Anthéa fixa les rennes. « Pourquoi ? »
Un grand renne au pelage sombre avança d’un pas. Lent. Assuré. Sa voix était grave, rauque, comme un vieux tronc frotté par le vent.
« Parce qu’on allait nous remplacer. Il voulait nous remplacer. Des rennes mécaniques. Plus rapides. Plus endurants. Qui ne tombent jamais malades. Qui n’ont pas peur. »
Un murmure passa parmi les autres rennes.
Mily souffla : « Vous avez… volé le traîneau pour prouver que sans vous… rien ne fonctionne. »
Le renne ne répondit pas tout de suite.
« On a déplacé le traîneau. Caché les cadeaux. Semé de fausses pistes. »
Aglaea demanda doucement : « Et après ? »
« Après… on devait le “retrouver”. Juste à temps. Sauver la situation. Montrer qu’on est indispensables. »
Un long silence suivit.
Jane murmura : « Vous avez déclenché la panique dans tout le village… »
Le renne baissa légèrement la tête.
« On avait peur. »
« Vous auriez pu lui parler. »
Le renne souffla, longuement.
« Il ne voulait rien entendre. »
Mily regarda le traîneau. Les sacs de cadeaux. Puis les rennes.
« Il faut réparer ça. Maintenant. »
Anthéa hocha la tête. « Parce que s’il découvre ça autrement… »
Jane termina : « Ce sera pire. »
Aglaea posa la main sur le bois du traîneau. « On vous aide à remettre tout en place. »
Le renne releva la tête, surpris.
« …Pourquoi ? »
Blondie haussa les épaules.
« Parce que faire une bêtise par peur… ça arrive. »
Un très léger frémissement parcourut l’écurie.
« Mais on ne peut pas laisser Noël être gâché. »

