De la Caverne de Platon au placard d'Harry Potter

 

Une caverne, un placard, que diantre, c'est quoi cette comparaison ? Elle ne tient pas la route !  Et pourtant ces lieux ne sont pas aussi différents qu'on pourrait le croire à première vue.
Dans son ouvage "La République", Platon, prenant la voix de Socrate, raconte l'histoire d'un homme dans laquelle il juxtapose des images d'une simplicité apparente, le tableau allégorique s'éclaire au fur et à mesure que le lecteur progresse dans son interprétation. De son côté, J.K. Rowling narre un récit qui met en scène la vie du jeune Potter pendant sept années, tout un symbole.
Chacune à sa manière, ces deux œuvres proposent une immersion au coeur des symboles, c'est donc une lecture particulière qui nous attend, elle est toujours à plusieurs degrés, chacun avance à son rythme. Des significations cachées se révèlent à chaque fois que nous soulevons un voile, elles nous enrichissent au fur et à mesure que nous avançons. On lit et on relit ce que je persiste à appeler "le Mythe de la Caverne" parce qu'il va bien au-delà d'une simple allégorie. La Saga Harry Potter se lit et se relit parce que le lecteur va de découverte en découverte.

 

Une visite de la fameuse caverne s'impose.

Depuis leur naissance, des humains vivent dans un lieu que Platon décrit comme une caverne qui possède un seul accès permettant à un peu de lumière de s'infiltrer dans l'obscurité ambiante. Cette ouverture se trouve dans le dos des personnages, leurs jambes et leur cou sont enchaînés, ils ne peuvent même pas tourner la tête de telle sorte qu'ils regardent tous dans une seule et même direction. La tête étant le siège de l'intelligence, on aura vite compris que Platon suggère que celle de nos prisonniers est ensommeillée, voire carrément figée. Des formes s'agitent sur la paroi qui fait face à nos prisonniers, comme ils n'ont jamais rien vu d'autre, ils sont persuadés que ces ombres sont les vraies réalités du monde.

Les hommes dans la Caverne sont comme ces Sorciers de J.K. Rowling qui ne croient pas au retour de Voldemort, bien en deça, ils sont comme tous ces humains qui voient les phénomènes magiques sous le seul angle moldu. Les uns et les autres prennent ce qui est apparence trompeuse pour la seule et unique réalité et ils y croient dur comme fer. Nous ne sommes pas encore dans le placard du 4 Privet Drive mais nous sommes déjà dans l'entourage de Harry Potter, Vernon Dursley est le prototype de l'homme qui reste bloqué dans la caverne platonicienne. Ce n'est pas seulement dans sa maison que Harry Potter va passer plusieurs années de sa vie, c'est dans un placard qui de surcroît est situé sous l'escalier. Quand on se plonge dans une lecture symbolique, ce dernier détail n'est pas anodin.

Par quels mystères l'un des hommes de la Caverne se détache-t-il de ses chaînes ? À cette question, je répondrai par une autre interrogation :  par quels mystères l'être humain est-il doué de raison et d'imagination créatrice ? Pour les philosophes du siècle des Lumières, un tel homme est un esprit "éclairé", il n'est pas comme les autres et il dérange, souvenons-nous du sort réservé à Socrate. Bref, un homme se libère de ses liens, s'émancipe et se dirige seul vers la sortie de la Caverne, j'aurais tendance à penser que c'est la puissance de l'önd qui agit en lui. 
Dans le monde des Dursley, Harry Potter n'est pas comme les autres non plus, il possède des pouvoirs particuliers, il est seul et il dérange, pour Vernon, ce neveu par alliance est carrément un être dérangé.
La lettre de son admission à Poudlard correspond en quelque sorte au moment-clé où le prisonnier-philosophe de Platon se libère de ses chaînes.

 

Ils ne sont pas au bout de leurs peines, ni l'un ni l'autre.

Le philosophe "gravit une montée rude et escarpée" et rencontre un mur, premier obstacle. Pour Harry il y a aussi un premier obstacle, c'est cette île où Vernon a décidé de l'enfermer, nul n'échappant à sa destinée, Hagrid entre en scène.
L'homme de Platon découvre une première réalité, les formes qui s'agitaient sur la paroi, sont produites par de simples objets, des sortes de marionnettes qui longent le mur. Le jeune Potter rencontre lui aussi un mur, il le franchit et découvre le chemin de Traverse, tout un monde dont il ne soupçonnait pas l'existence s'ouvre à lui.

 

Y aurait-il une aberration dans cette comparaison ?
En effet, dans son cheminement, Harry Potter n'est pas seul, il est même plutôt bien entouré.

En fait, il faut lire les choses sous l'angle de la métaphore, le prisonnier de la caverne n'est ni plus ni moins qu'une figure symbolique, elle représente tout être humain qui se pose les questions fondamentales de la philosophie : "que puis-je savoir, que dois-je faire, que m'est-il permis d'espérer". En réalité, cet homme-philosophe n'a jamais été seul, il a été précédé, il est entouré par une myriade de philosophes. Par exemple, Platon a côtoyé Socrate, il fut son disciple pendant neuf années. La figure symbolique de Dumbledore n'est pas si éloignée de ce philosophe qui fit le choix de boire la ciguë alors qu'il pouvait continuer à vivre en s'exilant. Platon a aussi côtoyé Aristote que d'aucuns appellent son "frère-ennemi" puisqu'il fut son disciple avant de le critiquer de façon acerbe. Ce sont donc les concepts qu'il faut désormais envisager, chez J.K. Rowling la figure symbolique qui représente à la fois l'ami et l'ennemi, c'est Severus Rogue. Le professeur de Potions est l'ennemi des Potter père & fils, pour autant il aime Lily Evans, d'ailleurs c'est bel et bien à son fils qu'il confie sa Pensine. 


Et le placard dans tout ça ?
Comme la Caverne, le placard n'est ni plus ni moins que la métaphore d'une situation destinée à évoluer. Harry Potter y a passé onze années de sa vie avant de loger dans une chambre à laquelle on accède par le fameux escalier et ses marches, autre métaphore : celle d'une progression en marche. Certes le jeune Potter ne vit plus dans un placard mais il est encore bel et bien prisonnier, les barreaux à la fenêtre de sa chambre ne laissent planer aucun doute.

L'homme-philosophe que Platon a mis en scène continue sa progression, il rencontre des réalités de plus en plus lumineuses dans le sens où il s'approche de plus en plus de la Vérité, c'est déjà un progrès. En tout cas, il n'a plus du tout envie de retourner dans ses conditions antérieures d'existence, de revenir auprès de ses compagnons d'infortune qui sont restés enchaînés dans la Caverne. Il le fait par amour des autres (philia) et de la sagesse (sophia) qu'il se doit de transmettre. Son retour n'est pas exempt de dangers, au pire il est accueilli comme un fou dangereux qu'il faut éliminer,  au mieux il est vu comme un pitre qui fait rire et qu'on ne prend pas au sérieux.

Harry Potter se retrouve dans la même situation symbolique quand il annonce le retour de Voldemort et quand plus tard, dans la gare de King's Cross lors de son ultime rencontre avec Dumbledore, il fait le choix de vivre et de poursuivre le combat auprès de ses camarades.

De la Caverne au placard, la lutte pour le Bien, le Juste, le Vrai ne connait pas de fin, ce qui compte c'est qu'elle ne cesse pas. Les lectures symboliques sont avant tout polysémiques, il va de soi que les interprétations signifiantes qui vous sont ici brièvement proposées sont loin d'avoir fait le tour de la question.

 

 

 

Commentaires

1. Le mardi 21 septembre 2021, 11:54 par mirabelle

Je découvre le super cadeau que tu as offert à cet article : merci Aline
Ta bannière n'est pas seulement magnifique, elle est d'une subtilité qui enchante mon esprit et fait valser mon coeur.

2. Le mardi 21 septembre 2021, 15:58 par Joplin

Ce n'est vraiment pas facile d'écrire un commentaire après cette magnifique analyse ! Comme dans l'édition précédente, Mirabelle, tu fais passer des notions bien ardues de façon exceptionnelle ♡. Quant au fait de découvrir et de redécouvrir la saga avec une autre optique à chaque nouvelle lecture, c'est bien exact. Merci beaucoup pour cet article de fond. Et bravo, Alyne, pour cette superbe bannière (de même que les autres ) ♡ .

3. Le mardi 21 septembre 2021, 17:37 par mirabelle

oupsiii, toutes mes excuses Alyne ♡, j'avais mal orthographié ton prénom.

4. Le dimanche 26 septembre 2021, 21:26 par Helena Sangrey

Wouah ! Faudra que je relise, pour tout intégrer, car ton analyse et vraiment bien fine, construite et réfléchie. Mais je surkiffe tes articles et tes raisonnements. Merci
<3

5. Le lundi 11 octobre 2021, 17:25 par Lys

Tes allé chercher loin ta comparaison mais ça en vallait le coup. Mon cerveau vint de ce mettre en marche et il trouve que c'est assez logique en fait. En tout les cas, l'article est vraiment bien écrire et sympa à lire.
L'illustration Alyne est magnifique aussi !
Bravo les filles.

6. Le mercredi 24 novembre 2021, 20:10 par Yoann

Je découvre cet article parce qu'il est cité pour les Phénix d'or ! Bravo pour cette tentative de lecture comparée de "l'allégorie de la caverne" et de quelques éléments du premier tome de Harry Potter. C'est très stimulant ! Nous aimerions que plein de points soient développés en autant d'articles qui creuseraient les questions de l'illusion, de la recherche de la vérité, du cheminement dialectique, de l'amitié socratique, ... Bref, une envie de (re)lire Platon et Rowling. Si tu ne les connais pas, je te conseille évidemment le travail de Marianne Chaillant et celui de Jean-Claude Milner, qui sont complémentaires.
Merci de nous proposer un article d'une telle qualité qui mérite assurément un Phénix d'or !